Site de Benoît Melançon / Thèses canadiennes en littérature française du XVIIIe siècle


Belleguic, Thierry, «Météores. Diderot ou l’écriture de la passion», Kingston et Paris, Queen’s University et Université de Paris VIII, thèse de doctorat, 1997, 723 p. Dir. : Mireille Calle-Gruber, Béatrice Didier et Elizabeth Zawisza.


Météores. Diderot ou l’écriture de la passion. Tel énoncé, d’emblée, fait signe vers l’aléa, qui est du monde, et du sujet, tout aussi bien. La langue, qui pense à notre insu, ne dit pas autre chose. Passion, pathos. Le pathos dit l’épistémie turbulente du monde. Il dit aussi semblable turbulence du corps. Du nuage qui offusque la transparence du ciel à la fièvre qui trouble le regard, de l’orage qui menace à la sourde rage qui monte, une même économie se fait voir, qui est de complexe circulation. Point la structure, au sens où l’entend la mathématique, structure aléatoire, complexe, disions-nous, de cette complexité dont la science contemporaine nous apprend qu’elle problématise le simple passage du local au global. La complexité dit l’instabilité du système, son incessant écart à l’équilibre. Telle structure, ainsi définie, induit une série de modèles possibles : nuages, tonnerre, tourbillon, mais aussi bien fièvre, frisson, ou encore interférence, bruit. Hors l’espace déparasité de la géométrie classique, hors le déterminisme légal d’une physique newtonienne oublieuse de la circonstance, hors, tout aussi bien, les règles contraignantes d’une poétique d’un autre âge, l’œuvre de Diderot témoigne d’une véritable passion de la complexité, qui fait signe vers un univers de relations, univers vinculaire où s’abolit la classique métaphysique de la substance. Des travaux récents (Diderot. Le labyrinthe de la relation de Pierre Saint-Amand [1984], Nature et liberté chez Diderot après l’Encyclopédie, de Gerhardt Stenger [1994]), appliquant au corpus diderotien une heuristique inspirée des travaux exemplaires de Michel Serres, qui constituent l’intertexte théorique de notre travail, ont su mettre au jour l’importance du questionnement épistémologique de Diderot dans des champs aussi divers que ceux de la réflexion musicale, picturale, mais aussi historique, politique, et bien sûr littéraire. Si l’épistémocritique, puisqu’aussi bien c’est de cela qu’il s’agit, réussit à donner à voir le réseau, à pointer vers les modèles, elle le fait souvent au détriment de l’intégrité de son objet, par quoi nous entendons sa textualité. Bien que le présent travail s’inscrive dans la mouvance des travaux de Saint-Amand et de Stenger par le souci d’ancrer l’analyse dans une réflexion épistémologique structuraliste (au sens mathématique que nous avons donné au terme), il s’en dissocie cependant, renouant en cela, nous semble-t-il, avec l’enseignement serrésien, par un souci marqué de rendre compte de la littéralité du texte de Diderot, de faire tenir ensemble réflexion théorique et relance discursive, savoir et subjectivité. Gardant le souci de mettre au jour le savoir qui informe telle ou telle représentation, nous nous proposons en effet, tout à la fois, et sans rien céder ni sur l’un ni sur l’autre, de poser la question de la subjectivité à l’œuvre dans l’écriture, et ce faisant, de tenter de montrer comment, et dans quelle mesure, tel souci épistémologique découvre tel questionnement sur le désir, sur l’être-au-monde, questionnement d’autant plus riche, et troublant, qu’il a pour site l’espace matérialiste, où circulent ces mêmes molécules qui traversent l’air, les choses, les êtres, où toute pensée advient à un corps, où, aussi, la mort fait retour sur la saisie du sujet.


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