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Compte rendu de la Fleur du temps. 1983-1987 de Claude Roy (Paris, Gallimard, 1988, 353 p.) et de le Comité. Confessions d’un lecteur de grande maison (Seyssel, Champ Vallon, 1988, 206 p.), «La curiosité et ses méthodes», Spirale, 82, octobre 1988, p. 8.

Benoît Melançon

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«Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité», déclare Chamfort dans ses Maximes et pensées. Le refus de l’illusion comme la quête de la vérité, Claude Roy les a sans cesse pratiqués : ce grand défenseur du plaisir, et des plaisirs, n’oublie jamais de s’en détacher pour mieux réfléchir sur le monde. Il sait d’expérience que la connaissance est à ce prix. De même, quoique dans un registre différent, Michel Deguy fait dans le Comité le récit d’une affaire qui l’impliqua : sa lente éviction, après vingt-six ans de travail, du prestigieux comité de lecture de Gallimard, là où il était d’ailleurs le collègue de Claude Roy. La «peur bleue» de la maladie chez l’un, pas plus que l’«infortune», ou la «disgrâce», de l’autre, ne mènent à la rancune ou à l’abandon. La volonté de vérité l’emporte, qui donne à ces textes leur actualité comme leur prix.

L’«impénitent badaud»

Permis de séjour (1983) racontait l’expérience du cancer et de la presque rencontre avec la mort de Claude Roy. Toujours étonné d’être là, celui-ci publie avec la Fleur du temps son journal des années 1983-1987. D’un lieu qui ne saurait être la sérénité béate, car la clairvoyance reste un combat quotidien et l’écriture une action, Roy regarde autour de lui, voit des amis mourir et se demande : «Pourquoi la faute de survivre / et l’injuste joie d’exister ?» Les villes qu’il aime (Paris, Venise, Londres, Tôkyô), le «bureau-grenier» du Haut-Bout, les livres, les animaux et les amis (c’est tout un), Roy se livre à leur patiente et lucide exploration sans indifférence ni cynisme, dans la conscience douloureuse créée par la maladie : «J’ai beau faire comme si je venais d’arriver, je suis celui qui part.» Le constant mélange des genres n’est encore qu’une recherche de l’adéquation entre l’écrivain et le monde.

«Résumons la chose : langes, draps, linceul.» Pour Claude Roy, la clairvoyance est la vertu cardinale — en art, en politique, en amitié (les portraits qu’il dessine le prouvent assez). Cette attitude qui caractérise l’ensemble de son œuvre trouve parfois à s’exprimer de façon douloureusement incisive : «Le S.S. chargé de la chambre à gaz se demandait s’il y a de la vie dans les autres planètes.» Roy regroupe dans le cadre de son journal de semblables «minimes», tantôt sombres tantôt légères, afin de saisir au vol des impressions ou pensées fugaces. Exemptes du caractère définitif et solennel de la maxime telle que pratiquée par La Rochefoucauld, ces minimes s’attachent à de petits faits comme à de grandes vérités, mais sans espérer révéler la vérité. Claude Roy pratique la minime comme l’essayiste joue avec les idées-mots : pour chercher plutôt que pour trouver. Si la clairvoyance a partie liée avec la vérité, ce n’est pas pour en permettre la possession tranquille. «Thesaurizer est faict de vilain», rappelle Rabelais.

Le refus de la séduction

Michel Deguy n’a pas tenu le journal de son expérience de lecteur chez Gallimard, ni sa «chronique secrète» : «ce livre aurait mille pages — et n’aurait pas eu lieu». Ainsi, le lecteur friand de potins restera sur sa faim : aucune révélation choc, aucune descente en flamme. Il y a bien de-ci de-là quelques coups de pattes ironiques (Claude Roy en est parfois la victime), mais les véritables cibles de Deguy sont soit inconnues du public (tel membre de l’intendance gallimardienne), soit trop prévisibles (la mollesse et la paresse institutionnelles), si bien que le lecteur voyeur n’en aura pas pour son argent. Ceci tient à ce que Deguy ne cherche pas d’abord à régler ses comptes avec son ancien employeur — même s’il ne s’en prive pas à l’occasion —, mais qu’il entend se livrer à une défense d’un travail, celui d’éditeur à l’intérieur d’une équipe, qu’il a pratiqué avec passion et un évident plaisir :«Le récit de la fin fâcheuse néglige les bons moments, qui furent, année après année, la tonalité dominante.» Comme Roy, il fait feu de tout bois : autoportrait, souvenirs, poésie, citation, lettre, essai de sociologie des groupes, confession, dialogue, etc.

Chargé des textes philosophiques et poétiques, Deguy tenait chez Gallimard une position qu’il juge aujourd’hui impossible. Dans un monde soumis aux intérêts mercantiles, une grande maison se doit de défendre un certain nombre de valeurs, sauf à devenir une maison comme les autres. Défendre de telles valeurs, au rang desquelles figure en bonne place la difficulté, tel fut un jour le projet de Gallimard — ce ne l’est plus : certains manuscrits y sont refusés parce que trop littéraires ! Deguy s’oppose à cette nouvelle orientation de la maison : rejeté par ses pairs, il ne cherche pas à s’en couper, mais bien à les appeler à plus de vigilance et de rigueur, à les ramener à leur vérité. Cette attitude est associée à un refus de la facilité et de la séduction que Deguy pratique autant au plan conceptuel (voir les pages sur Heidegger et quelques passages «en pascalien») que stylistique (la préciosité lexicale ne le cède chez lui qu’à la hardiesse syntaxique). Pas question de jouer le jeu des media, de sacrifier ce qu’il appelle la «phrase» aux goûts du jour : loin du banal règlement de comptes, le Comité est une œuvre difficile dont un des enjeux est justement celui de la défense de la difficulté.

Un des personnages du Malheur d’aimer de Claude Roy se demandait si son métier n’était pas une «une curiosité déguisée en méthode». La curiosité trouve à se déployer partout dans la Fleur du temps, jusque dans ces minimes où l’auteur refuse de fixer le sens. Elle est aussi le moteur de la réflexion sur le Comité : «La vérité n’est pas bonne à dire; c’est ainsi. Est-ce qu’on a le temps d’en parler un peu ?» Les méthodes de Roy et de Deguy diffèrent, mais non leur volonté de comprendre le monde, de le travailler pour démasquer les formes du mensonge. L’indifférence n’est pas pour eux.


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