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Colloque «Figures atypiques et illégitimités culturelles (1715-1914)»

Colloque international
Université de Montréal
27 mars 1997


Actes

«Littérateurs atypiques et penseurs irréguliers. Numéro préparé par Pierre Popovic», Tangence, 57, mai 1998, 128 p. Revue publiée par l’Université du Québec à Rimouski. ISSN : 0226-9554. (8 $CDN)

Table des matières


UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
 
 
«Figures atypiques et illégitimités culturelles (1715-1914)»
Organisé par le M.A.D.O.N.N.A.
(Module analytique des originaux nébuleux noéticiens allodoxiques)
en collaboration avec le Ciadest
(Centre d’analyse du discours et de sociocritique des textes)
et le Département d’études françaises de l’Université de Montréal
 
 
Problématique générale

Privilégiant des approches sociologique, historique et interdiscursive, le colloque portera sur ce que l’on appellera par commodité les «marginalités littéraires». Une telle expression ne va pas de soi. On l’entendra provisoirement dans un sens qui la place entre l’analyse institutionnelle de la littérature, l’histoire de la «culture des idées» et la théorie du discours social. Il s’agit de désigner par là ces productions et producteurs irréguliers et atypiques qui se situent bel et bien sur la scène de la légitimité culturelle et littéraire, mais qui sont tenus pour aberrants et secondaires, qui constituent des objets ou des comportements irrecevables, ne correspondant pas aux normes du goût et aux critères d’acceptabilité établis, que ces critères relèvent, selon les époques, des bienséances, des exigences de la beauté morale de l’art, des impératifs de la saine raison, du civisme, du savoir-vivre ou de la nécessaire utilité de l’art.
 
Ce que le colloque vise, ce sont ces secteurs du champ littéraire qui ont leur propre fonctionnement autogéré comme, par exemple, les secteurs de la littérature socialo-militante ou les groupes d’écrivains provinciaux spécialisés dans tel ou tel genre -- anachronique ou novateur -- dévalorisé par la scène parisienne ou par l’instance critique dominante; ce sont les avant-gardes échouées ou oubliées, les mouvements esthétiques éphémères; ce sont ces pratiques latérales, greffées sur les belles-lettres, mais néanmoins tenues à l’écart, celles des copistes, des passeurs de manuscrits, des gazetiers, des «nègres»; ce sont les reconversions curieuses (Glatigny rimeur au music-hall) ou les stratégies hasardeuses (Verlaine dramaturge); ce sont ces antiphilosophes isolés ou ces antiromantiques compulsifs, ces ascendants et descendants du Neveu de Rameau, ces champions de la stratégie d’échec ou ces fondateurs de sectes philosophico- ou politico-littéraires, ce sont ceux que l’instance critique nomme, selon les moments, les excentriques, les originaux, les singuliers, les détraqués, les fous littéraires; ce sont ces inventeurs de systèmes métaphysiques, politiques et philosophiques hétérodoxiques proposant une explication totale du monde et de l’histoire, ces textes iconoclastes où les grands débats du passé réapparaissent sous un angle devenu étranger à la connaissance de l’histoire des idées; ce sont les monomaniaques stylistiques ou thématiques, les spécialistes de telle «trouvaille» esthétique ou philosophique enfermés dans leur spécialité jusqu’à l’autisme; ce sont les formes littéraires et discursives à la vie toute provisoire (les adeptes de la «prosopoésie»); ce sont enfin, dans les textes les plus consacrés, l’inscription, presque perverse (sociologiquement parlant), de ces marginalités, ces écrivains ratés et ces chercheurs de contrats «à la page» dont parlent Balzac, Flaubert, Montégut ou Vallès, ces déclassés grandioses que mettent en scène Le Neveu de Rameau ou Les Amours jaunes.
 
Chaque conférencier est invité à présenter un cas singulier, et à partir de ce cas à poser la question de la question, autrement dit à tâcher de répondre à ceci : comment poser la question de la marginalisation culturelle ? dans quel cadre heuristique repenser la question de l’illégitimité littéraire ? Les exemples seront pris dans le vaste domaine de la Chose Imprimée, dans une période allant du début du Siècle des lumières à la fin du siècle de Victor Hugo (1715-1914).
 

Synopsis des communications
 
 
Bernard Andrès (Université du Québec à Montréal)
ANDRES.BERNARD@UQAM.CA
 

Originaux et détraqués de la fin du XVIIIe siècle québécois

Comment définir la marginalité dans une littérature elle-même périphérique et dans une période elle-même négligée de son histoire littéraire ? Si, pour l’institution française, les lettres québécoises figurent un champ latéral assez peu légitimé, l’institution québécoise génère elle-même ses propres illégitimités. Elle le fait à l’endroit d’époques lointaines ou d’individus excentriques dont elle traite avec une condescendance amusée ou une cordiale hostilité les productions du passé (ou dépassées).

À la fin du XVIIIe siècle, un certain nombre d’«originaux et détraqués» sévissent au Québec dans un espace public alors naissant, mais s’illustrent aussi à Londres, à Paris ou dans les colonies américaines. Parlant d’eux, l’abbé Camille Roy déplore en 1909 : «L’esprit français était malheureusement représenté par ces hommes à réputation louche, par ces demi-lettré et par ces épaves de la morale que le flot de la mer avait déjà jetés sur nos rivages.» Ils s’appellent Fleury Mesplet, Valentin Jautard, Pierre du Calvet, Pierre de Sales Laterrière et Pierre Cazeau, libres-penseurs ou francs-maçons emprisonnés par les Anglais pour intelligence avec les Américains. Contemporains de ces marginaux figurent deux jésuites dissidents, Huet de la Valinière et Pierre Roubaud, espion et faussaire, ou encore Bailly de Messein, coadjuteur éclairé qui réclame au nom des Lumières une université laïque en 1790. Enfin, atypique parmi les atypiques, oublié des histoires littéraires québécoise et française, Grasset de Saint-Sauveur, Montréalais d’origine qui publiera sous la Révolution, entre deux encyclopédies de voyages et quelques manuels de morale, Les Amours du fameux comte de Bonneval, pacha à deux queues.

On s’attachera dans cette présentation à la question de l’illégitimité de ces déclassés littéraires dont on commence seulement à (re)découvrir les écrits (pour des raisons culturelles et institutionnelles dont il faudrait aussi interroger la pertinence et les mobiles).  
 

Marc Angenot (Université McGill)
cxma000@musica.mcgill.ca

Colins, ou : Le socialisme rationnel

Jean-Guillaume César-Alexandre Hippolyte baron de Colins de Ham -- dit Colins -- est un des penseurs et réformateurs les plus singuliers de ce qu’on nomme, avec d’ailleurs un certain flou, le socialisme utopique. Né à Bruxelles, hussard à Waterloo, médecin à La Havane, enfin penseur solitaire vieillissant à Paris : la vie de Colins est aussi agitée et contrastée que son oeuvre doctrinaire est étrange. Cette pensée totale se résume en cette maxime qu’on peut lire au cimetière de Montrouge sur une tombe abandonnée : L’ordre moral, c’est : l’harmonie éternelle entre la liberté des actions et la fatalité des événements. Or, Colins a eu une postérité, internationale, qui s’étend à travers des disciples ardents et convaincus et des publications abondantes, celles des socialistes rationnels -- ou Logocrates -- jusqu’à la Première guerre mondiale.

Je voudrais poser une question de portée générale à travers le cas des Colinsiens : à quoi rimerait une histoire de l’oubli ? Je ne pourrai cependant qu’esquisser la caractérisation des dix-neuf volumes in 4deg. de la Science sociale (et les nombreux autres livres de Colins, et les quarante-quatre volumes d’inédits) qui font de Colins -- logique trop logique -- le glossateur total de la première moitié du XIXe siècle. Colins doutait de jamais «trouver un public qui veuille [l]e lire», mais avec une confiance stendhalienne dans les destinées de la pensée, il assurait : «Je ne serai lu qu’après.» J’essayerai de faire percevoir la logique de cette pensée déconstructrice radicale, inclassable en apparence, qui part de «l’incompressibilité de l’examen» (plus d’autorité religieuse -- pas encore de souveraineté de la raison) pour aboutir à un spiritualisme athée (Dieu n’existe pas -- derechef, l’âme est éternelle), à une religion scientifique, et pour annoncer l’avènement fatal «sous peine de mort sociale» d’un socialisme collectiviste antidémocratique régi par les Logocrates.

À l’examen, justement, cette doctrine supposée marginale nous apparaîtra pour ce qu’elle est vraiment : nageant dans le XIXe siècle comme un poisson dans l’eau, elle est au fond la pensée de tout le monde par bribes et morceaux, de Comte à la théosophie. D’où l’autre question théorique : qu’est-ce que le centre hégémonique, qu’est-ce que la marge/inalité ?
 

Benoît Denis (Université de Liège et Greges)
ben.denis@ulg.ac.be

Ferrante Palla : un poète à la cour de Parme

Ferrante Palla est révolutionnaire, médecin, père d’une nombreuse famille, exilé dans les bois, condamné à mort, amoureux de la Sanseverina. Il est surtout poète, «l’un des plus grands poètes du siècle». Il incarne dans La Chartreuse de Parme une forme atypique et marginale de l’écrivain qu’on se propose d’interroger en regard du personnel du roman et des autres représentations de l’artiste que les grands réalistes du XIXe siècle, de Stendhal à Proust en passant par Balzac, Flaubert et Zola, incrustent emblématiquement dans leurs romans.
 

Jean M. Goulemot (Université de Tours et Institut universitaire de France)

Aventures de l’imaginaire de la dissidence : de Rousseau à Marat

Il sera traité de l’héritage des mythologies rousseauistes à partir de 1775, quant à la position d’écriture du philosophe, moral, marginal, séparé de l’écriture et des hommes, se situant hors du social, chez Louis-Sébastien Mercier, pourtant membre de l’Institut et écrivain reconnu. Ce qu’on appellera le travail du rousseauisme littéraire. On tentera de montrer ensuite sur deux ou trois exemples (discours parlementaires et interventions journalistiques) pris à la période révolutionnaire comment se décentre à nouveau l’héritage rousseauiste, mis en sommeil pour mieux renaître.
 

Éric Méchoulan (Université de Montréal)
mechoule@ere.umontreal.ca

Le démon du savoir : dans les marges du Dr Mathanasius


«Infâme escroc & sot plagiaire, voilà l’histoire de ses moeurs & de son esprit. Il a été Moine, Soldat, Libraire, Marchand de Caffé, & vit aujourd’hui du profit de Biribi. Il y a vingt ans qu’il écrit contre moi des libelles [...]. C’est un de ceux qui déshonorent le plus les Lettres & l’humanité.» Voilà donc quelqu’un de parfaitement profilé pour une étude des marginaux littéraires, si l’on en croit ces mots doux de Voltaire à propos de Hyacinthe Cordonnier, dit Thémiseul de Saint-Hyacinthe. Celui-ci est surtout l’inventeur du fameux Dr Mathanasius du Chef d’oeuvre inconnu qu’il publie en 1714 avec un remarquable succès. Puisque succès il y a, on pourrait se dire que cela va à l’encontre de notre attention aux figures atypiques -- mais ce succès fut le résultat surtout d’une équivoque et d’un long malentendu. Malgré un joli conte (Histoire de Titi, 1736) et, surtout, des activités de journaliste (en particulier Le Fantasque, un remarquable journal écrit en 1745), Saint-Hyacinthe est demeuré un marginal des Lettres. Ce qui m’intéresse en particulier dans Le Chef d’oeuvre inconnu, c’est la relation entre savoir et Belles-Lettres, entre savants et mondains, et tout le processus de légitimation qui s’y trouve engagé. Pour ce qui est du Fantasque, par ailleurs, c’est plutôt l’ironique relation au public et à la figure de l’auteur qu’il vaut la peine d’analyser.
 

Benoît Melançon (Université de Montréal)
melancon@ere.umontreal.ca

Les cataractes de Chassaignon

Jean-Marie Chassaignon (1735-1795), si l’on en croit les dictionnaires, est le type même de l’illuminé : ««Mystique et instable», selon le Dictionnaire des littératures Larousse; «littérateur français, qui se fit remarquer à la fin du dix-huitième siècle, par des ouvrages bizarres, produits d’un cerveau en délire», trouvait-on déjà en 1852 (J.C.F. Hoefer). La critique contemporaine paraît avoir endossé ces jugements : à l’exception d’André Monglond (1929), de Jean Roudaut (1957 et 1971), de Robert Mauzi (1960) et de Fritz-Günther Frank (1973), personne ne semble s’intéresser aujourd’hui à l’auteur des Cataractes de l’imagination, déluge de la scribomanie, vomissement littéraire, hémorragie encyclopédique, monstre des monstres, par Épiménide inspiré (Dans l’antre de Trophonius, au pays des visions, 1779, 4 vol.), du Tiers-État rétabli pour jamais dans tous ses droits par la résurrection des bons rois et la mort éternelle des tyrans (Langres, 1789), des Nudités, ou les Crimes du peuple (Paris, 1792), de L’Offrande à Chalier, ou idées vraies et philosophiques tracées à la hâte, et offertes à son défenseur, par un homme libre et un ami des hommes (Lyon, 1793), etc. Il s’agira de présenter une analyse préliminaire des Cataractes de l’imagination, de la pensée mystico-réformatrice qui s’y déploie et de sa place dans le monde des Lettres de la fin de l’Ancien Régime.

Paule Petitier (Université de Tours)

Marginalisation de l’historien, épistémologie de la marge

Sous le second Empire, Michelet se trouve marginalisé. Institutionnellement, puisque son opposition à Louis-Napoléon Bonaparte lui a valu d’être révoqué du Collège de France et des Archives. Mais aussi dans le champ scientifique où le développement d’une histoire «objective» tend à le reléguer dans la position de rêveur ou de visionnaire.

On verra comment Michelet intériorise et retourne cette situation en revendiquant une épistémologie de la marge. La Sorcière est l’aboutissement et le manifeste de cette nouvelle démarche de connaissance fondée sur l’indirect, le détour par l’excentrique (à tous les sens), l’inversion, l’attention portée à tous les phénomènes de déviance.

Au terme des deux processus, c’est l’écriture qui se trouve mise en avant. Ceux qui marginalisent Michelet le font en promouvant l’écrivain aux dépens de l’historien. Dans la pratique même de Michelet, l’intérêt pour les marges (sorcellerie, sexualité, perversions) suppose que l’écriture soit investie d’un pouvoir de recréation et d’intelligibilité qui compense l’absence de témoignages et de documents. Par conséquent, la mise en valeur de l’écriture se trouve liée (par le regard extérieur comme par la démarche du penseur) à la marginalité. L’exemple de Michelet peut contribuer à éclairer l’assimilation de l’écrivain, du poète, du créateur, au marginal dans la deuxième moitié du XIXe siècle (une partie de la mythologie de la création de Rimbaud dérive de La Sorcière).
 

Pierre Popovic (Université de Montréal)
popovicp@ere.umontreal.ca

Institution et folie littéraires. Le cas Gagne

Paulin Gagne, prolixe et très oubliable auteur d’oeuvres comme Le Suicide (1841), L’Unitéide, ou la Femme-Messie (1857), L’Histoire des miracles (1860), La Grévéide (1865), La Sataniade du spiri-satanisme (1865), La Républiquéide (1872), La Guerriade (1873), L’Heure de Dieu (1874), L’Archi-monarquéide, ou Gagne premier (1876), a été tenu dès le XIXe siècle pour un fou littéraire des plus exemplaires. Loin de demeurer dans l’anonymat comme tant d’autres littérateurs excentriques, il connut à sa manière la gloire en devenant celui qui prête à rire tout au long du second Empire et au début de la Troisième République, compensant l’insuccès de ses écrits par une vie publique animée qui lui valut d’éjouir l’oeil des meilleurs caricaturistes. Étudier le sort réservé à Paulin Gagne par les critiques, les écrivains et la presse boulevardière ou satirique permet de comprendre comment la catégorie de la folie littéraire institue une illégitimité pittoresque qui conforte rétroactivement la bonne originalité reconnue au génie. L’examen de la réception critique des textes de Gagne et de la façon dont le discours public construit à l’intention de «la nation de l’esprit» (Vigny) un personnage fictif sur mesure conduira aussi à proposer quelques réponses provisoires à des questions semblables : de qui et de quoi rit-on, en conjoncture, quand on rit de Paulin Gagne ? quelles sont les caractéristiques de la stratégie d’échec (en quelque sorte) payante adoptée par Gagne ? quel rôle joue l’illégitimité pittoresque dans le discours social français entre 1841, date de la publication du Suicide, et 1876, date de la mort de celui qui affirmait que «si [s]on poême La Guerriade [avait été] signé des noms de Lamartine, Dumas, Victor Hugo, Théophile Gautier et autres poètes justement célèbres, les lecteurs et les journalistes [auraient dit] que La Guerriade est un poême épique de génie» ?
 

Anne Richardot (Université de Montréal)
richaa@magellan.umontreal.ca

La secte des Anandrynes : un difficile embarquement pour Lesbos

Entre décembre 1778 et février 1779 paraissent dans L’Espion anglais (de Pidansat de Mairobert), sous forme de trois lettres, la «Confession d’une jeune fille», accompagnée d’une «Apologie de la secte anandryne». Ce récit, fictif naturellement, mais qui emprunte sans doute pas mal à la réalité, retrace l’initiation de «Mlle Sapho» (probablement Mlle de Raucourt à la ville) à cette secte de femmes, qu’évoque également Mirabeau dans Erotika Biblion. Il peut sembler que ce petit roman ne fait qu’exploiter une veine libertine assez prisée en rapportant les frasques de cette loge de tribades. En réalité, l’attitude voyeuriste qu’incarne exemplairement le «journaliste» de L’Espion anglais, Milord All-Eye, n’a pour but que de souligner l’impossibilité d’un tel récit, l’illégitimité fondamentale d’une pratique et d’un texte libertins se vivant/s’écrivant en dehors de l’économie érotique masculine. En se refusant à décrire les usages des anandrynes et en «hétérosexualisant» de force l’héroïne de ces aventures, Mairobert définit une esthétique, prise ici dans la convention libertine, qui fait plus que repousser dans la marge du pittoresque la figure de la tribade : elle lui dénie son statut de personnage romanesque.
 


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