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Texte paru dans Spirale, numéro 93, décembre 1989 / janvier 1990, p. 14.

Fragments de dictionnaire pour une campagne

Benoît Melançon

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On entend souvent dire que les Québécois en ont assez des querelles linguistiques, que le problème de la langue a éloigné trop de personnes des débats réels, qu’il est temps d’être plus réalistes, de délaisser les batailles symboliques, de penser à autre chose. N’empêche que la dernière campagne électorale a été riche d’enseignements sur l’état et, surtout, le statut de la langue au Québec. Huit expressions utilisées alors rappellent encore une fois, comme si besoin était, que les Québécois n’en auront jamais fini avec elle.


AVOIR BESOIN : Publicité télévisée du Parti libéral : devant une foule en liesse, le premier ministre commence son discours par un «Ce que le Québec a besoin» là où la grammaire exige un «Ce dont le Québec a besoin». Existe-t-il un autre pays où le chef de l’État, conseillé, on l’imagine, par toutes sortes d’experts en communication, accepterait de présenter une publicité incorrecte grammaticalement ? Il est vrai que le rapport de Robert Bourassa à la langue a toujours été placé sous le signe de la gaffe ou de la tergiversation. Autre exemple : devant les demandes des employés du secteur public, Bourassa, croyant faire preuve de bon sens politique, déclare qu’«Il y a un nouvel enjeu à cette élection : qui mène au Québec ?» Jacques Parizeau n’a pas manqué de faire remarquer qu’une telle interrogation, venant du chef du gouvernement, n’était pas sans ironie. Encore : le chef du Parti Égalité, Robert Libman, a eu, le soir des élections, une trouvaille («Je n’ai jamais été aussi fier d’être canadien et québécois de toute ma vie») qui, quelle que soit la lecture politique qu’on peut en faire, témoigne d’un souci rhétorique dont a toujours été incapable le premier ministre. Lorsqu’il confie à un auditoire gaspésien qu’il ne dirige pas «un parti de paroles», Robert Bourassa révèle son rêve de remplacer les mots par les choses : la langue, quoi qu’il fasse, est ce qui se refuse à lui.


BILINGUISME : Selon ses dépliants publicitaires, le Parti Égalité a trois «fondements». Le deuxième est la reconnaissance des «avantages incontestables du bilinguisme». Personne ne pouvant contester une telle évidence, les candidats de ce parti ont rivalisé d’imagination pour montrer la profondeur de leur réflexion sur la langue. Un premier déclarait : «I’m a francophone and I’m bloody proud of it !», choisissant ainsi d’affirmer son identité dans la langue de l’autre. Un second livrait un discours en français et en anglais, non pas dans une alternance des langues, mais bien par un mélange, involontairement caricatural, des deux langues à l’intérieur de la même phrase ! Le candidat du Parti Unité dans Orford contournait la difficulté en se définissant comme «nationaliste canadien. Je ne parle ni anglais ni français mais canadien !» Lise Bacon ne s’encombrait pas, elle, de tels distinguos. Pour l’inauguration de son centre de production à Montréal, le patron de la société Panavision avait demandé à ce que tout se fasse uniquement en français; Bacon a été la seule invitée à lire un discours bilingue. Elle était alors ministre des Affaires culturelles.


DÉMOCRATIE : Au lendemain du 25 septembre, nombre d’hommes politiques et d’éditorialistes ont interprété l’élection des députés du Parti Égalité comme un signe de démocratie. Mais en quoi les 11 630 votes reçus par Gordon Atkinson dans Notre-Dame-de-Grâce seraient-ils plus démocratiques que les 63 qu’a récoltés Margaret Frain, candidate marxiste-léniniste dans le même comté ? Derrière ce recours à la démocratie, que se cache-t-il ? Certains ont écrit que le fait de voter pour le Parti Égalité valait mieux que l’annulation du vote ou que l’abstention, et qu’à cet égard c’était un geste démocratique. Ne peut-on pas plutôt penser que l’invocation de la démocratie renvoie ici, insidieusement, à un passé récent où quelques francophones ont rêvé de régler d’autres questions par des moyens moins démocratiques ? Bref : à qui compare-t-on les anglophones quand on loue leur sens de la démocratie ?


DROITS : La défense des droits fondamentaux ou des libertés fondamentales — est-ce bien la même chose ? — constitue le premier «fondement» du Parti Égalité. Bicentenaire de la Révolution oblige, un de ses membres a même parlé de droits de l’homme. Le débat sur ces droits et libertés étant toujours resté limité à l’affaire de la langue d’affichage, on en est venu à penser que liberté d’afficher et droits fondamentaux ne font qu’un. La répétition du mot droits a mené à sa complète déréalisation.


ENVIRONNEMENT : Le mot fut sur toutes les lèvres et dans tous les programmes. Même Clifford Lincoln a voulu justifier ses actions passées dans un texte publié par la Presse. Le français macaronique de ce texte est une insulte à tous les francophones du Québec : on y apprend entre autres qu’un des signes de la «fortitude» de l’ex-ministre a été le «défoncement» de son budget… Après avoir quitté les libéraux sous prétexte d’atteinte aux droits linguistiques des anglophones, Lincoln indique sans même s’en rendre compte que le rapport de certains Québécois au français est toujours de l’ordre du mépris. C’est le même Lincoln qui songe à diriger le Parti libéral du Canada : la perspective d’un débat, en français, entre lui et Jean Chrétien doit faire saliver linguistes et grammairiens.


INFORMATIQUE : Annonçant la création d’un programme d’aide à la francisation des activités informatiques pour les PME, Claude Ryan a dit de son budget qu’il n’était malheureusement pas «fantasmagorique». On ne peut qu’essayer de déduire ce que Ryan voulait dire : fantastique, peut-être ? Ryan était alors, et est toujours, ministre de l’Éducation et, à ce titre, il ne cesse de prêcher l’amélioration de la qualité de la langue au Québec.


POILS DE GRENOUILLE : Le rapport de Jacques Parizeau à la langue n’est pas qu’instrumental. Qui d’autre que lui dans le monde politique québécois pourrait utiliser des expressions telles que «On ne va tout de même pas se mettre à gosser les poils de grenouille !» ou «Il faut se grouiller le popotin» ? (Ces exemples sont donnés par Lysiane Gagnon dans une chronique consacrée à «La langue parizienne» dans la Presse du 3 octobre.) On dira deux choses de ce rapport à la langue. D’une part, il distingue Parizeau de la majorité des hommes politiques du Québec, et particulièrement de Robert Bourassa; le refus de ce dernier de participer à un débat avec son adversaire n’était sûrement pas lié qu’à des considérations politiciennes. D’autre part, parce qu’il témoigne d’un réel souci de l’expression, il condamne Parizeau à rester dans l’opposition : que feraient les Québécois d’un premier ministre préférant à la familiarité l’intelligence de la langue ?


SÉPARATISME : Comme l’a prouvé la soirée des élections à la télévision anglophone, l’unanimité est presque totale : aussi bien les commentateurs que les hommes politiques utilisent indistinctement les mots séparatisme et indépendance. Jacques Parizeau, de son côté, préfère souveraineté. La connotation dépréciative associée originellement au séparatisme en est venue à contaminer tout le champ des discours sur l’indépendance politique du Québec, jusqu’à l’exclusion du mot même d’indépendance. On ne saurait trouver plus claire illustration du travail d’appauvrissement qu’opère la langue politique
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