FRA 1003, Histoire de la littérature, 2002-2003, 2003-2004

Benoît Melançon, Département d'études françaises, Université de Montréal


Les genres intimes au XVIIIe siècle


Rousseau, Jean-Jacques, les Confessions, Paris, Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1980, cxlii/1094 p. Ill. Introduction, bibliographie, notes, relevé des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée.

« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise » (p. 3-4).

Chassaignon, Jean-Marie, Cataractes de l'imagination, déluge de la scribomanie, vomissement littéraire, hémorrhagie encyclopédique, monstre des monstres. Par Épiménide l'Inspiré, Dans l'antre de Trophonius, au pays des visions, 1779, 4 vol. in-12. Le texte a paru anonymement.

« Voltaire, J. Jacques, Corneille ni Montesquieu n'ont pas senti ce que je sens. Je préfere moi à tous ces fastidieux personnages. Je préfere moi à tout ce qui existe; c'est avec ce moi seul que j'ai passé les plus doux momens de ma vie; ce moi isolé, entouré de tombeaux, & invoquant le grand être, suffiroit à mon bonheur sur les décombres de l'univers... La perfidie d'un ami m'eût fait moins de peine, que son importunité, lorsqu'il est venu m'arracher à moi-même... Dans les rues où je me plais à marcher seul, je suis dans la crise d'un homme égaré dans un bois rempli d'assassins ou de bêtes féroces : le moindre objet m'allarme; l'éclair de mon oeil va saisir le regard du premier qui me coudoie : s'il m'envisage, je recule; c'est un attentat qu'il médite; il en veut à la jouissance de moi-même; il ne m'aborde que pour me nuire; il va supplanter en me parlant, le génie avec lequel je converse; & dont son entretien ne peut me dédommager... que ne suis-je transporté dans une contrée barbare où personne ne me connoisse, où je ne sois interrompu par aucun ami, où moi m'appartienne tout entier; une demi-heure qu'on m'enleve, est une verrée de sang qu'on me tire, est un lambeau de mon coeur qu'on m'arrache » (tome I, p. 79-81).

Diderot, Denis, Correspondance , Paris, Éditions de Minuit, 1955-1970, 16 vol. Éditée par Georges Roth, puis Jean Varloot.

« Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J'exécute sans m'en apercevoir ce que j'ai désiré cent fois. Comment, ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut d'un observatoire, l'oeil appliqué le jour et la nuit à l'extrémité d'un télescope pour déterminer le mouvement d'un astre, et personne ne s'étudiera soi-même, n'aura le courage de nous tenir un registre exact de toutes les pensées de son esprit, de tous les mouvements de son coeur, de toutes ses pensées, de tous ses plaisirs; et des siècles innombrables se passeront sans qu'on sache si la vie est une bonne ou une mauvaise chose, si la nature humaine est bonne ou méchante, ce qui fait naître notre bonheur et notre malheur. Mais il faudroit bien du courage pour rien céler. On s'accuseroit peut-être plus aisément du projet d'un grand crime, que d'un petit sentiment obscur, vil et bas. [...] Cette espèce d'examen ne seroit pas non plus sans utilité pour soi. Je suis sûr qu'on seroit jaloux à la longue de n'avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes. Je vous demanderois, à vous: "Diriez-vous tout?" Faites un peu la même question à Uranie; car il faudroit absolument renoncer à un projet de sincérité qui vous effrayeroit » (tome IV, p. 39).

Restif de la Bretonne, Sara ou la dernière aventure d'un homme de quarante-cinq ans, Paris, Stock, coll. « À la promenade », 10, 1949, xliv/203 p. Préface de Maurice Blanchot.

« Après le départ de la mère et de la fille, je me mis à écrire la suite de ce Récit, que j'ai fidèlement tracé jour par jour; ce que j'y ai depuis ajouté se réduit aux causes des événements, alors ignorées pour la plupart. [...] J'avais encore une autre manie : je me sentais depuis quelques années un goût décidé pour me promener sur l'Île Saint-Louis; avant même de connaître Sara, j'y gravais sur la pierre les dates des principaux événements de ma vie. L'année suivante, au même jour, je les revoyais: alors, transporté d'une sorte d'ivresse, d'exister encore, je les baisais, et je les retraçais de nouveau, ajoutant bis ou ter. Quand je connus Sara, mes dates devinrent journalières; j'allais soupirer sur mon île chérie, j'y écrivais chaque événement en abrégé, la situation gaie ou douloureuse de mon âme lorsque je fus malheureux. C'est ainsi que, sans le savoir, je prolongeais mon attachement pour Sara, en entretenant ma sensibilité. Que tout cela serve aux autres; car, pour moi, je ne me nourris plus que de douleur !... » (p. 150).

Beaumarchais, Théâtre, Paris, Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1980, xxxi/475 p. Ill. Texte établi, introduction, chronologie, bibliographie, notices, notes et choix de variantes par Jean-Pierre de Beaumarchais.

« Ô bizarre suite d'événements ! Comment cela m'est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d'autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis : encore je dis ma gaieté sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m'occupe : un assemblage informe de parties inconnues; puis un chétif être imbécile; un petit animal folâtre; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité; mais paresseux... avec délices ! orateur selon le danger; poète par délassement; musicien par occasion; amoureux par folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite, et, trop désabusé... Désabusé... ! » (le Mariage de Figaro, acte V, scène III, p. 306-307).


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