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«Compte rendu. Colloque “Les facultés des lettres. Recherches récentes sur l’épistolaire français et québécois” (Université de Montréal, 14 et 15 mai 1992)», Bulletin de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 9, juin 1992, p. 14-16.

Benoît Melançon

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Dans le cadre du 60e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas), le Centre d’études québécoises de l’Université de Montréal a accueilli, les 14 et 15 mai, un colloque intitulé «Les facultés des lettres. Recherches récentes sur l’épistolaire français et québécois». Organisé par Benoît Melançon (Université Laval) et Pierre Popovic (Université de Montréal), le colloque a réuni dix chercheurs du Québec qui travaillent actuellement dans le domaine de l’épistolaire.

Des communications, regroupées sous le titre «Le magistère des lettres», ont d’abord porté sur le rôle qu’a pu exercer l’activité épistolaire dans la critique québécoise à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Jane Everett (Université McGill), durant ses recherches en vue de la rédaction d’une biographie de Mgr Camille Roy (1870-1943), a pu consulter la correspondance reçue par l’auteur du Manuel d’histoire de la littérature canadienne-française (nombreuses rééditions à partir de 1918). Plus d’une centaine d’écrivains se sont adressés à lui et l’analyse des lettres de ceux-ci — classés en «élèves», «pairs» et «hérétiques» — aide à comprendre la «persona critique» de Roy. Micheline Cambron (Montréal) s’est intéressée à l’échange «asymétrique» entre le critique Henri-Raymond Casgrain (1831-1904) et le poète Octave Crémazie (1827-1879) durant l’exil parisien de ce dernier. Deux conceptions de la littérature s’opposent alors — Crémazie fait de la littérature le lieu «de la lutte entre le même et le différent» (Gilles Marcotte), tandis que pour Casgrain elle est une sorte de reflet de l’identité nationale —, mais aussi deux conceptions de l’écriture épistolaire. (Richard Giguère [Université de Sherbrooke] n’a pu être présent pour lire sa communication sur «Alfred DesRochers (1901-1978) et la critique littéraire cléricale de son époque», mais son texte paraîtra dans les Actes du colloque.)

L’étude de ces questions a permis la transition de la première séance à la deuxième, consacrée à «La lettre du poète». Quatre correspondances ont fait l’objet de communications. Joseph Bonenfant (Université de Sherbrooke) a dessiné «le corps épistolaire» chez Saint-Denys Garneau (1912-1943) et il l’a comparé à celui du Journal de l’auteur : d’abord «fatigué», puis «pulvérisé» et finalement «aboli» dans les dernières lettres, ce corps est le signe du «déchirement existentiel» de Garneau. Bernard Chassé (Montréal) a décrit les problèmes liés à sa future édition de la correspondance d’Alain Grandbois (1900-1975) : même s’il se disait «allergique à l’art épistolaire, comme aux fraises du printemps» (lettre à Rina Lasnier, 13 janvier 1971), le poète n’en a pas moins laissé un nombre important de textes (250 lettres inédites ont été répertoriées, en plus des deux volumes déjà publiés), et la parution d’une série d’éditions critiques de ses autres écrits a stimulé la curiosité des lecteurs envers cette dimension de son activité. C’est sur les rapports de l’œuvre et de la lettre que se sont penchés Louise Dupré (Université du Québec à Montréal) et Pierre Popovic. Chez le poète contemporain Gaston Miron la première a découvert une «double posture» lisible à la fois dans les poèmes de l’Homme rapaillé (1970 et 1981) et dans À bout portant. Correspondance de Gaston Miron à Claude Haeffely 1954-1965 (1989). Cette double posture est constituée par des paires d’énoncés qui s’opposent : «Je suis poète» / «Je ne suis pas poète» et «Je tiens à la poésie plus qu’à tout» / «Je ne tiens pas à la poésie». Pierre Popovic, à partir de l’édition Borer de l’Œuvre-vie (1991), a fait entendre la «voix demanderesse» de Rimbaud, avant de montrer comment l’écrivain a constamment été en quête d’un «équivalent général» (excréments, feu, argent, or) tant dans sa poésie que dans ses lettres.

Les quatre dernières communications ont eu pour objet la correspondance de trois intellectuels québécois, un traité d’art épistolaire, Diderot épistolier et l’édition des lettres d’Arthur Buies. Gilles Lapointe (Université du Québec à Montréal) a mis au jour l’existence, chez Robert Élie (1915-1973), d’un «transfert épistolaire» à l’occasion duquel la figure du poète Saint-Denys Garneau cède la place à celle du peintre Paul-Émile Borduas (1905-1960) : la correspondance entre Élie et Borduas est lourde de cet «héritage mortifère». Manon Brunet (Université du Québec à Trois-Rivières) a présenté un ensemble de manuels épistolaires publiés au Canada français au XIXe siècle et analysé plus longuement celui de Jean-Baptiste Meilleur (Court traité sur l’art épistolaire, six éditions après 1845), en y interrogeant les rapports de la rhétorique et du code social. Benoît Melançon a résumé les principales conclusions de sa thèse de doctorat sur la correspondance de Diderot (Diderot épistolier. Éléments pour une poétique de la lettre au XVIIIe siècle, 1991) et proposé deux hypothèses de recherche, l’une sur les manuels épistolaires au XVIIIe siècle et l’autre sur le statut des genres intimes (journal, autobiographie, lettre) à la veille de la Révolution. Francis Parmentier (Université du Québec à Trois-Rivières), qui a en chantier une biographie d’Arthur Buies (1840-1901), a indiqué les diverses étapes de la préparation de son édition de la correspondance (à paraître en 1992) de cet important chroniqueur et pamphlétaire de la fin du XIXe siècle, puis rappelé les difficultés rencontrées au cours de son travail.

Le colloque, malgré la modestie de ses objectifs et de ses moyens, a permis de constater la vitalité des recherches sur l’épistolaire au Québec, comme en fait également foi la tenue en novembre prochain, à l’Université du Québec à Trois-Rivières, d’un colloque pluridisciplinaire sur «Discours et pratiques de l’intime au Québec». Au même moment paraîtront les Actes du colloque de l’Acfas dans la revue Paragraphes du Département d’études françaises de l’Université de Montréal.


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