Bibliomanie

D’Alembert, article «Bibliomanie» (1752), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, 1751-1772, 17 vol. de textes, 11 vol. de planches, vol. II, p. 228.

BIBLIOMANIE, s. f. fureur d’avoir des livres, & d’en ramasser.

M. Descartes disoit que la lecture étoit une conversation qu’on avoit avec les grands hommes des siecles passés, mais une conversation choisie, dans laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. Cela peut être vrai des grands hommes : mais comme les grands hommes sont en petit nombre, on auroit tort d’étendre cette maxime à toutes sortes de livres & à toutes sortes de lectures. Tant de gens médiocres & tant de sots même ont écrit, que l’on peut en général regarder une grande collection de livres dans quelque genre que ce soit, comme un recueil de mémoires pour servir à l’histoire de l’aveuglement & de la folie des hommes; & on pourroit mettre au-dessus de toutes les grandes bibliotheques cette inscription philosophique : Les petites maisons de l’esprit humain.

Il s’ensuit de-là que l’amour des livres, quand il n’est pas guidé par la Philosophie & par un esprit éclairé, est une des passions les plus ridicules. Ce seroit à peu près la folie d’un homme qui entasseroit cinq ou six diamans sous un monceau de cailloux.

L’amour des livres n’est estimable que dans deux cas; 1°. lorsqu’on sait les estimer ce qu’ils valent, qu’on les lit en philosophe, pour profiter de ce qu’il peut y avoir de bon, & rire de ce qu’ils contiennent de mauvais; 2°. lorsqu’on les possede pour les autres autant que pour soi, & qu’on leur en fait part avec plaisir & sans réserve. On peut sur ces deux points proposer M. Falconet pour modele à tous ceux qui possedent des bibliotheques, ou qui en posséderont à l’avenir.

J’ai oüi dire à un des plus beaux esprits de ce siecle, qu’il étoit parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliotheque très-choisie, assez nombreuse, & qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achette, par exemple, un ouvrage en douze volumes, où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lûes, il sépare ces six pages du reste, & jette l’ouvrage au feu. Cette maniere de former une bibliotheque m’accommoderoit assez.

La passion d’avoir des livres est quelquefois poussée jusqu’à une avarice très-sordide. J’ai connu un fou qui avoit conçû une extrème passion pour tous les livres d’Astronomie, quoiqu’il ne sût pas un mot de cette science; il les achetoit à un prix exorbitant, & les renfermoit proprement dans une cassette sans les regarder. Il ne les eût pas prêté ni même laissé voir à M. Halley ou à M. le Monnier, s’ils en eussent eu besoin. Un autre faisoit relier les siens tres-proprement; & de peur de les gâter, il les empruntoit à d’autres quand il en avoit besoin, quoiqu’il les eût dans sa bibliotheque. Il avoit mis sur la porte de sa bibliotheque, ite ad vendentes : aussi ne prêtoit-il de livres à personne.

En général, la bibliomanie, à quelques exceptions près, est comme la passion des tableaux, des curiosités, des maisons; ceux qui les possedent n’en joüissent guere. Aussi un Philosophe en entrant dans une bibliotheque, pourroit dire de presque tous les livres qu’il y voit, ce qu’un philosophe disoit autrefois en entrant dans une maison fort ornée, quam multis non indigeo, que de choses dont je n’ai que faire! (O)


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